Freddy, enfant de Terres Rouges devenu grand

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Je m’appelle Freddy, je suis un enfant de Terres Rouges. J’étais un enfant de Terres Rouges. Aujourd’hui, j’ai fait une formation et je suis dans la vie active.

Avant, j’étais chez ma maman à Parakou. J’allais à l’école là-bas. Mais arrivé à un moment, maman n’a plus eu assez d’argent pour me payer la scolarité, et nous avons donc voyagé à Cotonou. J’avais 11 ans quand j’ai recommencé à fréquenter les cours. J’étais en train de rentrer dans l’adolescence, et j’ai commencé à faire des petites bêtises, j’ai fui la chicotte (nldr. coups de bâtons) et suis rentré peu à peu dans la rue. Quand je suis rentré dans la rue, je ne connaissais pas Tokpa (ndlr. le plus grand marché de Cotonou). La première fois que j’ai fugué de la maison, je marchais seulement dans la ville. C’est que je ne savais pas où aller mais je marchais. Je marchais, j’ai marché, marché, c’est que j’ai marché quoi !

Avec le temps, je me suis fait un ami. Nous nous sommes rapprochés parce que je voulais dormir quelque part et lui aussi. Il m’a ensuite expliqué qu’il passe ses journées à chercher de la ferraille pour gagner de l’argent, et le soir il cherche un endroit sur le marché pour passer la nuit, et repartir le lendemain à la recherche de ferraille. J’ai commencé à le suivre et j’ai appris à connaitre le marché Tokpa. Je me suis fait d’autres amis par la suite, qui m’ont amené au Centre d’Ecoute et d’Orientation (CEO) et c’est là que je suis resté. On pouvait y dormir le soir, et la journée, on rentrait dans le marché, juste à côté, pour chercher un peu d’argent. Arrivé à un moment, le projet du CEO s’est terminé. Donc on s’est retrouvé dans le marché. On fréquentait juste La Baraque (Structure d’accueil de jour) pendant la journée, et la nuit on se couchait n’importe où dans le marché. Il y avait des violences, les plus grands venaient vous réveiller la nuit, déranger votre sommeil. Ils nous ont dit qu’ils vont nous « montrer toutes les couleurs », que quand on allait se coucher quelque part ils allaient venir nous chercher, que dans la nuit ils ne dorment pas mais ils ont des bâtons et des courroies pour nous taper s’ils nous trouvent. Et si on rencontre un petit problème avec eux sur le marché la journée, ils vont te menacer et te dire qu’ils vont te chercher la nuit. Toi, tu auras peur, tu vas vouloir te cacher mais ils te trouveront dans la nuit. Ils te feront du mal. Parfois, ils vont attacher des sachets plastique autour de ton pied, et y mettre le feu. Ça va brûler jusqu’à brûler ton pied. Il y a des amis qui ont été victimes des sachets, et on les a brûlés, ils ont été victimes de violences sexuelles, de sodomie, mais moi, on a juste perturbé mon sommeil. Dieu merci que moi j’ai échappé à tout ça.

A ce moment-là je ne fréquentais pas encore Terres Rouges, mais je savais que cette association existait. Lorsque Terres Rouges a ouvert son Dortoir de Nuit (ndlr. il y a 5 ans), tonton Hermann est venu voir les éducateurs de La Baraque et a annoncé que 5 places étaient disponibles. J’étais parmi ces 5 enfants et on m’a donc envoyé au Dortoir de Nuit de Terres Rouges. J’ai vu les éducateurs, ça m’a plu, l’accueil était chaleureux, je me sentais un peu en sécurité, j’ai eu confiance en Terres Rouges et c’est comme ça que j’ai commencé avec Terres Rouges. J’avais 13 ou 14 ans.

Le Dortoir de Nuit n’était pas vraiment proche de Tokpa. Au début, je ne marchais pas parce que je trouvais de l’argent donc je prenais les zem (taxi-motos). Je faisais colporteur dans le marché. Mais, avec le temps, j’ai changé mon programme, et comment chercher de l’argent, parce que je me suis dit que la distance est trop longue pour marcher. J’ai donc fait comme mes amis, qui quittaient le Dortoir avec un sac et qui cherchaient la ferraille sur le chemin du marché. Tu marches et en allant où tu vas, tu profites pour chercher de la ferraille pour la vendre, donc tu économises le temps et tout ça là. Moi-même je me suis adapté, et c’est comme ça que je suis rentré dans « Chatta » (ndlr. c’est comme cela qu’on appelle les chercheurs de ferraille).

Je suis resté 2 voire 3 ans à Terres Rouges avant de me décider à suivre une formation. Avant je me mettais dans la tête que je veux juste aller à l’école parce que c’est à cause de l’école que j’ai quitté la maison donc à chaque fois je parlais de l’école. Et, Dieu merci, le projet de marche a été instauré (voir l’article), et j’y ai participé. Pendant la marche, j’ai essayé de tourner la page sur mes projets qui ne pouvaient pas aboutir, et j’ai alors décidé de suivre une formation. En rentrant du projet de marche, j’avais donc choisi de me former en pâtisserie. Les cours avaient déjà commencé, mais j’ai intégré la classe en cours de route et j’ai pu rattraper le niveau. J’ai une parole magique que j’aimerais vous prêter, je dis : « vouloir c’est pouvoir ». Comme l’envie de suivre une formation venait vraiment du fond de mon cœur, malgré toutes les difficultés qui sont survenues à la Maison de l’Espérance (lieu de formation), j’ai pu surpasser ça et j’ai fini.

Freddy

Ça me fait beaucoup de choses parce que, le jour de mon diplôme, il y avait beaucoup de gens qui ont partagé ma joie. Juste avant de prendre mon diplôme, il y a eu un petit moment de tension au Dortoir de Nuit, et on m’a puni. Je n’ai donc pas pris mon diplôme le même jour que les jeunes de ma promotion. Ce jour-là ça a été le pire cauchemar de ma vie quoi ! j’ai pleuré, pleuré, pleuré. Mais après, je me suis dit que j’allais me battre pour mon diplôme, me battre pour la seule chose qui a abouti, parce que dans ma vie c’est la seule chose que j’ai faite et que j’ai pu faire du début jusqu’à la fin, c’est la formation en pâtisserie. J’aurais pu me décourager et retourner travailler à Tokpa, mais j’ai pris la vie du bon côté, j’ai fait tout mon possible pour qu’on me pardonne à Terres Rouges et j’ai alors pu prendre mon diplôme avec la nouvelle promotion.

Terres Rouges m’a beaucoup apporté et ils m’ont vraiment aidé. Quand j’ai commencé cette interview, j’ai dit : « je suis enfant de Terres Rouges. J’ai été enfant de Terres Rouges ». On m’a aidé à surmonter un moment difficile de ma vie. J’ai compris que Terres Rouges veut qu’on ait un demain meilleur, qu’on devienne des hommes responsables.

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