Enfants des rue: entre survie et soif de vivre

Il est pieds nus, il marche courbé par le poids du fardeau qu’il porte sur son dos, un sac deux fois plus volumineux que lui. Ses vêtements sont gris foncé, quelles qu’en aient été les couleurs d’origine, ils sont trop larges pour lui et déchirés à plusieurs endroits. Son visage est émacié, fermé, ses yeux froids, son corps maigre. Dans son sac, il porte des centaines de canettes vides et des ferrailles de tout genre qu’il ramasse progressivement tout au long de son parcours.

Telle était mon observation à ma première rencontre avec un « Enfant des Rues » fréquentant Terres Rouges. Par la suite, j’apprends que ces enfants des rues ramassant de la ferraille s’en vont la revendre dans le marché de Dantokpa, et sont payés quelques centaines de francs en fonction du poids et de la qualité de leur marchandise. J’apprends que ces enfants peuvent être portefaix, activité équivalant à faire office de porteur de bagages des commerçants dans le marché. Ils peuvent aussi faire les vaisselles chez les « Bonnes Dames » qui vendent de la nourriture. Certains enfants peuvent aussi être associés à un éboueur qu’ils aident à ramasser les ordures du petit matin jusqu’en milieu d’après-midi. Certains peuvent être cordonnier, électricien, maçon, danseur, percussionniste, « statue », et j’en passe. C’est ainsi que tous les jours ils se débrouillent pour trouver 200F, 500F ou 1000F quand la chance leur sourit (ndr: 100 CFAF correspond à 15 cents d’euro).

Lorsqu’ils trouvent de l’argent, celui-ci est généralement utilisé pour 2 choses : manger et jouer. Manger en priorité et s’il reste de l’argent, il est utilisé pour aller dans des salles de jeux vidéo, pour jouer au baby-foot ou louer un vélo.

Beaucoup d’enfants évoluent par groupe de 2 à 4 personnes. Les associations se font sur des critères de proximité d’âge ou d’affinité ou de capacité de protection pour les plus petits et les plus fragiles physiquement.

Dans ce milieu de promiscuité entre garçons, épuré de beaucoup de règles de la vie quotidienne relative à l’hygiène, à la bienséance et à la gestion de l’agressivité, pendant les années où d’autres structurent leur mode de pensée dans une formation scolaire ou professionnelle dans lesquelles toutes les règles de socialisation sont inculquées aux jeunes, ceux évoluant dans la rue apprennent les règles de socialisation de la rue.

Dans la rue, c’est la Loi de la jungle, la Loi du plus fort. Comme dans la plupart des endroits, certes, mais « le plus fort » dans ce cadre-ci, est aussi un enfant, si pas de corps, d’esprit. Donc la Loi qu’il va imposer, sera la Loi de la maltraitance et de l’abus en tout genre du plus fort sur le plus faible. Comme dans l’histoire de Peter-Pan, les enfants évoluent dans un monde où il n’y a que des enfants. Le tableau de l’extérieur peut sembler aussi rose que dans l’histoire de Peter-Pan… En observant un groupe d’enfants sur le marché, je les voyais faire des concours d’acrobaties : celui qui fait la plus longue distance en marchant sur les mains, celui qui fait le plus beau salto, …. J’en voyais d’autres parler en groupe et rire à gorge déployée, d’autres jouaient à se battre… lorsqu’un jeune est venu avec un panier rempli de gingembres. Tous les jeunes ont arrêté leurs activités, et ont disposé les racines de la même façon que les vendeuses sur leurs étalages. Ils sont donc tous devenus vendeurs de gingembre, négociaient les prix dérisoirement, riaient, se chamaillaient et ont finalement vidés leur stock de gingembre en un temps record. Je suis sûre qu’ils ont fait bon usage de l’argent amassé. La scène que j’ai observée, m’a spontanément fait dire : ils sont libres ! Ils ne sont pas prisonniers de tous nos carcans de personnes éduquées à l’école. Ils vivent leur vie, ils s’amusent et s’en foutent du monde.

Mais attention ! Cette scène, c’est une scène de leur vie, et non leur vie. Certes il y a des moments de jeux, de joie. Mais ils n’occupent pas la majorité de leur temps. Au jour le jour, pour trouver de quoi manger, ils sont obligés de travailler. Comme mentionné plus haut, ils ramassent de la ferraille, ils portent des bagages, ramassent les ordures, aident les maçons dans leurs travaux de force, par tous les temps, sous toutes les chaleurs, quel que soit leur âge, leur corpulence physique, leur état de fatigue ou de faim. Dans le cadre de ces travaux et, surtout, lorsque la nuit tombe, les enfants expérimentent la misère et la méchanceté humaine dans sa forme la plus brute. Lorsqu’ils dorment, les grands du marché « s’amusent » avec eux : un de nos enfants nous raconte que pendant qu’il dormait, ils lui ont attaché les pieds avec un sachet, et y ont mis le feu. La douleur l’a réveillé. Il nous montre sa cicatrice encore visible. Il est dans le marché, où peut-il se soigner, comment va-t-il payer ses soins ? Un autre nous raconte qu’une de ses premières nuits dans la rue, on l’a entouré d’excréments. À son réveil, il s’en voit couvert de la tête aux pieds. Il est dans le marché, où peut-il se doucher ? Quels vêtements de rechange a-t-il ? Un autre raconte qu’il s’était acheté de nouveaux habits. Dans le marché, des grands lui avaient demandé de leur remettre ses vêtements. L’enfant avait refusé. Pendant qu’il dormait, ceux-ci sont venus découper ses vêtements avec des lames. À son réveil, tous ses vêtements n’étaient que des bandelettes. Il est dans le marché…

Dans ce milieu, en tant qu’enfant, il est important de faire des alliances, de se trouver un protecteur. En contrepartie de leur protection, ces protecteurs exploitent les jeunes à différents niveaux. Les deux niveaux les plus courants sont l’exploitation économique où l’enfant devient leur larbin, et l’exploitation sexuelle où l’enfant devient leur moyen de se vider gratuitement.

Rajoutons à ce tableau le fait que, tous, pour être actuellement dans la rue, ont nécessairement eu un vécu d’être mal-aimés, maltraités ou rejetés par leurs parents.

Nos enfants sont courageux. Ils sont débrouillards, des Trouveurs de Solutions. Ils ne se plaignent pas, ils vivent le moment présent. Ils connaissent la solitude, le froid, la faim, l’humiliation, la soumission, l’injustice, la maltraitance, l’abus sexuel, l’exploitation en tout genre, les maladies, les blessures, … Mais malgré cette exposition quotidienne aux affres de leur situation, malgré qu’ils aient été contraints à la sur-adaptation, à développer des comportements et compétences n’étant pas du monde des enfants, ils restent des enfants. Selon les cas, il est plus ou moins difficile de le voir :

– Après une altercation virulente entre deux enfants pour une affaire d’argent, lorsque la tension baisse, les larmes coulent à flots.

– Après une activité manuelle de dessin, l’enfant vient, fier de lui, nous montrer son dessin et sourit de toutes ses dents à l’accueil de nos compliments sur son chef d’œuvre.

– Lors des activités de cirque, l’enfant tente de jongler avec 3 boules. Il suffit de le féliciter quand il arrive à tenir plus de 3 secondes avant que les boules ne tombent, pour qu’il continue son activité, radieux.

Ces petits ont faim d’attention, faim d’affection… ils ont faim tout court aussi. Ils ont le sourire facile, sont serviables pour la plupart, sont débordant d’énergie et vifs d’esprit. Notre simple attention/présence parmi eux, participative ou non, les stimule, les encourage, les égaille. Ils sont considérés, on s’intéresse à eux, on les considère comme dignes d’intérêt. Mettre le doigt sur leur capacité de résilience n’est pas comparable à une chasse au trésor interminable. Observez-les, voyez-les survivre au quotidien, écoutez leurs récits. Ils sont plus forts mentalement que nous tous, ont plus de courage que nous tous, se relèvent plus vite que nous tous. Certains ont des compétences relationnelles très développées, une capacité d’analyse de leur environnement exceptionnelle, peuvent lire au fond du cœur des gens et leur montrer ce qu’ils veulent voir, pour obtenir ce dont ils ont besoin.

J’ai beaucoup de respect pour nos enfants. A 14 ans, on leur demande d’avoir un projet de vie ou de formation, d’avoir une demande à eux seul. Comment savoir ? Alors qu’à ce même âge, je n’avais aucun choix à faire, je suivais juste ma scolarité et tous mes petits choix étaient conditionnés par ma famille. Comment font-ils pour vivre et continuer à se battre alors qu’ils sont seuls, sans famille pour les encourager ? Quand je vois nos enfants, je pense sincèrement que leurs parents ont perdu une grande richesse. Ils n’ont pas su voir en leur progéniture, ce que nous voyons d’eux au quotidien.

J’ai fréquenté l’école formelle pendant 18 ans. Eux ont été à l’école de la vie. Me rendant compte que ces enfants ont vécu beaucoup plus d’épreuves que moi, ont plus de ressources que moi, à quoi puis-je servir ? Qu’est-ce que je peux leur apporter, en quoi puis-je contribuer à leur évolution ?

Je pense pouvoir les aider à réordonner leurs vécus, en retirer toutes les compétences de persévérance, de résilience et de courage qu’ils ont dû développer pour y survivre, et mettre ces compétences à leur service pour qu’ils puissent évoluer dans leur vie, plus vite et plus loin que la grande majorité des gens. Je pense pouvoir contribuer à leur offrir un cadre où ils ne sont plus dans cette jungle, où ils ne sont plus des animaux traqués, avec toutes leurs griffes dehors, tous leurs mécanismes de défenses en action, leur permettre de se vider de ce trop-plein d’informations, trop-plein d’émotions, trop-plein de vécus, trop-plein d’angoisses et d’incertitudes, ce trop-peu d’affection et ce trop-peu d’amour.

Nos enfants sont des diamants bruts et par notre encadrement, nous avons le potentiel de les nettoyer de la terre qui les entoure et les aider à prendre une forme qui les fera briller.

Marie des Neiges KISOKA

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