En classe avec les enfants du Centre Résidentiel

Cet été, un couple de jeunes retraités de l’enseignement, Jean-Louis Leclercq et Béatrice Bastin ont apporté leur soutien et leur expérience à notre enseignant béninois. Ils nous partagent ici ce qu’ils y ont vécu.

Ma compagne logopède et moi enseignant avons donné un coup de main durant 6 semaines au Centre Résidentiel de Terres Rouges. Pas facile de se déplacer dans le bâtiment sans deux enfants accrochés à chacune de nos jambes et deux autres à chacun de nos bras. L’affectif passe par le toucher. Et ce manque est là, évident et douloureux chez les 30 jeunes qui séjournaient à ce moment-là à Terres Rouges.

– Victor, pourquoi tu es à Terres Rouges ?

– Regarde ! Et de me montrer sa joue droite sur laquelle on y voit une cicatrice.

– Qui t’a fait ça ?

– Mon directeur d’école.

– Ton directeur d’école ?

– Mes parents s’engueulaient tout le temps et mon père me frappait et parfois il m’enfermait pendant un jour et une nuit et je n’avais rien à boire et à manger.

– Mais tes parents t’envoyaient à l’école puisque tu es un des enfants du Centre qui lit et écrit le mieux… !

– Et un jour mon père m’a fait tellement peur que je me suis enfui et que j’ai été à la police. Et le directeur de l’école a dit que je pouvais aller vivre chez lui en attendant que ça se calme à la maison.

– Et cette cicatrice ?

– C’est le directeur de l’école avec le plat d’une machette.

– Le directeur de l’école ?

– Oui. Le directeur de l’école. Depuis lors je suis ici à Terres Rouges.

– Ça fait combien de temps ?

– Cinq mois.

– Et ?

– Avec Fabienne l’assistante sociale j’ai revu mes parents et peut-être que je retournerai chez eux.

– Tu en as envie ?

– J’ai encore peur.

Les enfants y vivent 24 heures sur 24, impliqués dans la gestion domestique de leur lieu de vie provisoire. On balaye, on décore, on cuisine et, le matin, on va en classe. Pour l’instant, il y a un maître d’école et une assistante. A notre arrivée, notre première question fut tout naturellement : « En quoi peut-on tenter de vous aider ? Dans la classe, il a une trentaine d’enfants âgés de 5 à 13 ans. Tous parlent le Fon (langue locale), mais quelques-uns parlent quand même le français , d’autres l’anglais. Pour le moment on peut dire que cinq lisent et écrivent mais les autres sont illettrés et donc c’est difficile de donner classe à tous ces enfants ensemble. Difficile ? Impossible bien sûr. D’autant qu’un enfant de 10 ans qui n’a pas été à l’école et est victime d’une carence affective énorme, est bien évidemment profondément perturbé dans son processus d’apprentissage.

JL in Africa

Nous avons donc divisé le groupe en 4 en respectant essentiellement le niveau scolaire. Et nous avons surtout joué. De Belgique nous avions amené trois valises de jeux « éducatifs », dominos d’associations d’images, jeux de rôle, lexidata, labyrinthe…. J’y ai fait aussi beaucoup de jeux d’improvisation. Lors de notre dernière journée, on a fait un grand pow pow (moment d’espace de parole et de libre expression).

Qu’ont pensé les enfants de notre présence au Centre ? « Avec Béatrice et Jean-Louis, on a beaucoup joué. Et c’était gai. » L’apprentissage par le jeu est bien sûr une pédagogie heureusement répandue mais pour cette population particulière profondément meurtrie par un passé violent, le plaisir est une des premières valeurs à transmettre. Avec l’exemplarité. Et elle est là, à Terres Rouges. Béatrice et moi nous nous le sommes dit bien souvent : « Les personnes qui y travaillent sont vraiment des gens biens. » Quand dans un jeu de rôle improvisé, nous avons demandé aux enfants à qui ils voudraient ressembler plus tard, toutes et tous sans exception, ont cité un adulte travaillant au Centre. Pour beaucoup, vivre avec des adultes attentifs et qui les respectent est une première.Tout n’est que gouttes d’eau. Mais il y a des gouttes qui désaltèrent davantage et dans le désert affectif de ces enfants, ces gouttes sont de véritables oasis.

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