Interview D’Ella De Cree, volontaire au Sénégal

Après des études en psychologie sociale et interculturelle à l’ULB à Bruxelles et quelques expériences de travail en Belgique, Ella entame une année de voyages et de découvertes. De par ses précédents séjours au Sénégal, cette jeune femme envisage sérieusement de s’y installer pour une plus longue période, et de mettre à profit ses connaissances et son expérience de travail sur le terrain.

Terres Rouges Sénégal Ella

Elle nous raconte :

« Je connaissais vaguement Terres Rouges depuis ses débuts. Je me rends au Sénégal chaque année depuis quelques années, et j’avais entendu que des anciens élèves de l’ULB travaillaient à Saint-Louis pour cette association. Je m’y suis intéressée de plus près lorsque j’ai appris que Fanny (que j’ai rencontré au Sénégal en 2012, et qui est ma collègue actuellement) avait décroché un poste comme psychologue à Terres Rouges-Saint-Louis ».

Ella est aujourd’hui psychologue au sein de l’équipe mobile de Saint-Louis, depuis un peu plus de 2 mois. Cette équipe (comme son nom l’indique) se rend dans des structures partenaires, où des interventions psychosociales y sont effectuées, avec les équipes partenaires et avec les bénéficiaires de ces structures. Nous lui avons demandé de témoigner de son début d’expérience à Terres Rouges :

« J’interviens en tant que psychologue au sein de l’équipe mobile de Saint-Louis. Chaque structure partenaire avec laquelle nous travaillons touche un public différent, ayant des problématiques différentes : des enfants dans un centre d’aide et d’accueil, des femmes et des mineurs à la maison d’arrêt et de correction, des jeunes filles dans un centre de formation, etc. Nous devons donc adapter notre mode d’intervention en fonction de la structure dans laquelle nous nous rendons. Je travaille principalement au sein de 4 structures: La Liane (centre résidentiel pour enfants en rupture avec leur famille), la Maison d’Arrêt et de Correction (le quartier des femmes), Guet Ndar (un projet communautaire), et Asedeme (un centre de jour pour enfants atteints de trisomie et de troubles autistiques).

Dans certaines structures, notre intervention se fait sous forme d’entretiens individuels. En fonction du niveau de français du bénéficiaire, les entretiens se font en présence d’un collègue parlant le wolof. Je fais par exemple des entretiens individuels avec les enfants de La Liane ainsi qu’avec certaines femmes incarcérées à la Maison d’Arrêt. A Asedeme, l’intervention est surtout basée sur le jeu avec les enfants, bon moyen pour entrer en contact avec les bénéficiaires du centre.

Nous essayons également de développer de plus en plus nos permanences au sein même des locaux de Terres Rouges. Nous avons donc chacun au moins une permanence au bureau par semaine, lors de laquelle nous menons des entretiens individuels. Pour le moment, la plupart des cas que nous suivons nous sont référés par l’AEMO (Action éducative en milieu ouvert). La principale problématique rencontrée est l’abus sexuel sur mineurs.

Dans d’autres institutions (à la Maison d’Arrêt et de Correction par exemple), le mode d’intervention se fait sous forme de groupes de parole. Nous y abordons des thèmes liés à l’incarcération : les sentiments ressentis en prison, la culpabilité, le lien avec la famille, les conditions carcérales, etc ».

Malgré l’absence de coordinateur local au sein de l’équipe mobile, et la barrière de la langue qui ne permet pas toujours d’aborder des sujets en profondeur lors des entretiens individuels, Ella note plusieurs aspects positifs dans son travail :

« chaque matinée, chaque après‐midi, je me rends dans une structure partenaire différente. Aucune matinée, aucune après-midi ne se ressemble! Chaque intervention au sein de ces structures est différente, chaque ambiance est différente, chaque énergie que je dois déployer est différente. Impossible de s’ennuyer! Le petit revers de cet aspect positif,c’est qu’il faut perpétuellement être en adaptation… ce qui peut parfois être fatiguant. S’adapter à une nouvelle structure, s’adapter à une intervention différente, à un public différent, à des collègues au sein des institutions qui sont différents. D’où l’importance de ne pas s’investir dans trop de partenaires à la fois, privilégier la qualité de notre intervention plutôt que la quantité d’interventions. Un autre aspect positif est le caractère également « mobile » de notre intervention. En effet, nos différentes actions au sein des partenaires peuvent être à tout moment modifiées. Rien n’est figé. Nous avons une réelle opportunité de prise d’initiatives ».

Le travail au sein de Terres Rouges n’est pas toujours facile, et le chemin pour atteindre les objectifs fixés est parfois très long. Il est important de souligner les évènements positifs qui se produisent et les avancées dans le travail thérapeutique avec les patients :

« Lors d’une activité à la MAC-Femmes (Maison d’arrêt et de Correction), nous avons organisé un groupe de parole basé sur  » les sentiments fréquemment ressentis en prison « . Nous avons utilisé comme outil le photo langage : nous avions imprimé une vingtaine d’images représentant la colère, la solitude, l’isolement, la violence, le suicide, la dépression, etc. Nous avons demandé aux femmes incarcérées de choisir une ou plusieurs images qui leur parlaient, et d’expliquer leurs choix. Depuis quelques semaines déjà, une des détenues semblait avoir quelque chose à dire, mais ne le faisait pas. J’avoue que j’avais l’espoir que cette technique la fasse parler un peu plus que d’habitude. J’ai eu raison d’avoir espoir : elle a immédiatement pris une image représentant un visage de femme avec un sparadrap sur sa bouche. Elle a expliqué son choix  » je veux parler, mais je ne peux pas parler ». Lorsque nous étions en train de dire au revoir aux femmes incarcérées, cette jeune femme a glissé un petit bout de papier dans les mains d’un intervenant TR. Elle nous faisait savoir qu’elle était enceinte… ».

C’est ce genre de situation qui permet à Ella de se sentir utile, et qui lui fait prendre conscience que son travail a du sens…

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