La rupture qui mène des enfants à la rue

Depuis deux ans, King Bantia, travailleur social au sein de Terres Rouges (sillonneur) parcourt les rues de Cotonou, rencontre de nombreux enfants en situation de rue et visite leurs familles chaque fois que c’est possible.
De nombreux entretiens ont été effectués dans les quartiers de Tokpa, Zongo, et Bourse du Travail.

Ce travailleur part de l’hypothèse que les raisons principales menant l’enfant à la rue sont soit la pauvreté des familles béninoises le poussant à l’exode rural et à se débrouiller seul, soit des croyances religieuses concernant les enfants (enfant sorcier, envoûtement, etc.).
Il s’agissait donc de confronter ces intuitions avec le matériel que les enfants et les familles ont apporté.
Pour la rédaction de son texte, King Bantia a reçu les conseils de Renaud Cornélis, stagiaire psychologue qui l’a accompagné dans son travail de rue.

La rupture qui mène des enfants à la rue –  King Bantia

Tout d’abord, notons comme repère de départ que les enfants des rues de Cotonou, les dogbe, ne vivent pas seul, ils vivent en petits groupes de 2 à 10 enfants.
Chaque groupe possède un meneur, un protecteur.
L’âge de ces enfants varie généralement de 7, parfois moins, à 17 ans.  

Ensuite, lors de nos enquêtes de terrain,  il nous est apparu que, si les raisons de la sortie de la sphère familiale sont multiples, elles peuvent néanmoins être rassemblées et pensées à partir d’un concept : la rupture.  
A la question de savoir : « Pourquoi des enfants vivent-ils dans la rue ? », nous proposons l’hypothèse qu’il s’agit toujours d’une rupture, qu’elle soit familiale, environnementale, sociale ou citoyenne.

Revenons sur le concept de rupture et posons ses significations :

  • il y a la rupture comme interruption, comme renoncement (amour), comme séparation et comme coupure de liens
  • il y a aussi la rupture comme destruction soudaine du lien à l’Autre. Dans cette figure, le sujet sort de son univers relationnel. Il devient radicalement seul, décroché de ses ancrages.

La rupture fait partie de la vie et concerne chaque individu.
En effet, toute personne a été confrontée à des ruptures depuis le jour de sa naissance (où le lien physiologique qui l’unit à sa mère est brisé) au jour de sa mort (où le lien à la vie n’est plus).
La rupture fait partie de la vie et il n’y a pas de vie sans rupture.
Elle est l’un des moteurs du changement.
La rupture fondamentale qui sépare le nouveau-né de sa mère est essentielle ; elle permet à l’enfant de grandir ; elle l’inscrit dans une famille, dans une société, dans une culture et dans l’espèce humaine.
A cette rupture de la naissance, répond une inscription dans l’affectif, le symbolique et le social d’une famille.

Il y a donc dans la clinique des petits, la notion de rupture. Elle peut porter l’enfant vers une voie d’ordre, de liens avec la famille et le groupe social ou une voie de désordre.
En effet, en reprenant cette thématique de la naissance, nous repérons que pour certains enfants, à cette rupture de la naissance, la réponse ne s’opère pas de cette manière et l’inscription familiale et sociale n’est pas envisagée.
Ce sont des enfants qui peuvent être jetés aux ordures, finir dans les latrines, parce qu’ils n’ont pas été désirés, parce que l’histoire de leur conception est source de trop de souffrances pour la mère/la famille, ou que le physique de l’enfant n’est pas culturellement acceptable, etc.
La rupture (naissance) entraîne ici la disparition radicale de tout lien et de toute subjectivité.
L’infanticide passif (manque de soin primaire) ou actif (étouffement..) maternel, paternel ou familial fait partie de cette clinique de la rupture ; il dévoile la violence extrême qu’elle peut enserrer. Il s’agit ici d’une rupture désordre précoce.
Dans le cas où cette première rupture s’est opérée dans l’ordre et qu’un lien s’est établi, la naissance ouvre l’enfant à quatre liens fondamentaux qui soutiennent son existence : le lien de filiation qui inscrit l’enfant dans la famille, le lien d’appartenance communautaire qui inscrit le nouveau-né dans une communauté, le lien de citoyenneté qui inscrit l’enfant dans une société de droits et de devoirs, et le lien de participation organique ou lien de solidarité qui inscrit l’enfant à un groupe plus large, un environnement social global.
Il s’agit ici d’une rupture ordre qui ouvre des voies pour grandir et s’inscrire dans la communauté.

L’enfance permet d’acquérir des compétences, des développements qui permettront à l’individu d’évoluer dans le monde des adultes.
L’encadrement familial offre à l’enfant la transmission de valeurs, de rituels, de mythes et des compétences au niveau intellectuel, socio-affectif, culturel et religieux. Ainsi, dans le développement commun d’un individu, la période de l’enfance prépare à l’âge adulte.

La transition vers l’âge adulte traduit également une rupture essentielle avec le stade précédent.
Dès lors, l’individu irresponsable et dépendant devient un être responsable et autonome. Les enjeux sociaux autour de l’individu sont donc modifiés.

Revenons aux enfants de la rue qui, à un moment donné de leur enfance, sont sortis/exclus/libérés de la sphère familiale au sens large et se retrouvent livrés à la rue.   Nous constatons d’emblée qu’ils arrivent dans la rue en ayant déjà traversé des ruptures qui ont ouvert des voies. Ils ont une famille, une histoire, portent pour la plupart les marques (scarifications de leurs groupe ethniques…) et pourtant les tentatives de réinsertion familiale s’avèrent souvent un échec. La rupture désordre s’inscrit dès lors dans une clinique du malentendu et se réitère le plus souvent lors des tentatives de réinsertion.

Cependant, d’autres moments clés peuvent créer une rupture désordre, hors-voie.
Elle peut s’activer au niveau d’un des quatre liens fondamentaux inscrivant l’humain dans l’Humanité, dans un ensemble.

  • Le lien de filiation ou lien familial qui inscrit l’individu dans sa famille et ses racines,
  • Le lien de citoyenneté qui reconnait à chaque individu des droits et des devoirs,
  • Le lien d’appartenance communautaire qui le lie à son environnement proche, à sa communauté,
  • Le lien de participation organique ou de solidarité qui se constitue dans les écoles (la famille comme première école, les lieux de cultes, etc.) avec une prolongation dans la vie professionnelle, dans le monde du travail. C’est ici que l’individu fait l’expérience de l’entraide et de la solidarité.

Quand l’un ou plusieurs de ces liens est mis à mal, la rupture est créée et peut amener l’enfant à la rue.

Rupture du lien de filiation

Au Bénin, dans certaines familles où la tradition est encore conservée, la naissance d’un enfant fait appel à la consultation du ‘fa’, une divination très répandue.
Si le prêtre du ‘fa’ signale que l’enfant apparaît sous un mauvais signe,  sa présence dans la famille n’est pas bénéfique.
Son père et ses oncles ou tantes tentent par tous les moyens de lui compliquer l’existence. Dans ce cas, l’enfant peut décider de rompre le lien avec sa famille, celle-ci l’inscrivant délibérément dans un quotidien insupportable.
D’autre part, beaucoup d’enfants sont en situation de rue parce qu’ils sont issus de mariages qui ont échoué.
La rupture s’opère suite à un lien brisé avec la figure parentale (l’union père-mère) ou suite à des conflits avec le nouveau conjoint ou la nouvelle belle-famille.
Ces conflits sont très fréquents au Bénin.
Enfin, les enfants issus de relations incestueuses ou de relations adultérines sont considérés comme étant une honte pour leur famille.
Ces enfants doivent toujours affronter le regard haineux des membres de la famille.
Cela inscrit également l’enfant dans un insupportable dont il est l’objet et dont il ne peut sortir qu’en opérant une rupture.  

Rupture du lien de citoyenneté

L’enfant a des droits mais également des devoirs au sein de sa famille.  Deux situations opposées pourraient être formulées : D’une part, au Bénin, souvent, l’enfant n’a pas les droits qu’il mérite. La violence est quotidienne et la misère fait que l’enfant est privé de ses droits.
Ainsi, face à cette absence de droits, l’enfant rompt le lien de citoyenneté pour aller en rue et accéder, au moins, au droit de liberté.
La souffrance physique est mise en lien avec une rupture de lien de citoyenneté, quand l’enfant devient objet de violence, de maltraitance et que ses droits ne sont pas reconnus. Dans ces situations, l’enfant peut rompre avec sa famille pour arrêter cet insupportable. Les maltraitances et violences sont très fréquentes au Bénin.
Nous avons vu des enfants violentés pour avoir perdu un outil de géométrie ou une minuscule somme d’argent.
Nous avons aussi rencontré des enfants qui se  promènent le ventre vide sous prétexte qu’ils doivent s’habituer à supporter la faim.
Quand les familles confondent l’éducation et maltraitance, voire torture, les enfants gagnent la rue pour faire cesser cet insupportable quotidien. D’autre part, certains enfants ne reconnaitraient pas qu’ils aient également des devoirs vis-à-vis de leur famille et seraient dans l’incapacité d’accepter que la figure parentale puisse leur dire « non ».
Ainsi, allant de refus en refus, ils se sentiraient opprimés et pour faire cesser ce sentiment d’oppression, ces enfants pourraient rompre avec le lien de citoyenneté et aller en rue.

Rupture du lien d’appartenance communautaire

Quand un enfant naît avec une malformation congénitale (un enfant qui naît par exemple avec des dents ou qui a des dents surnuméraires) ou naît avec les pieds en avant ou a les dents du haut qui poussent en premier, il risque d’être traité d’enfant sorcier.
Au Bénin, on dit de lui qu’il va tuer les parents et les membres du village.
Ainsi, dans certaines communautés béninoises, ce sont des enfants qui ne doivent pas vivre.
Il en découle qu’à défaut de les livrer à la mort, ces enfants sont exclus de la communauté et, de fugue en fugue, ils se retrouvent dans les rues des grandes villes, en rupture du lien d’appartenance communautaire.

Rupture du lien de solidarité et de participation organique

Au fil du temps, il y a des enfants qui développent le sentiment de non appartenance.
Ces enfants ne veulent appartenir à personne et se sentent comme étant structurellement déconnectés de l’environnement dans lequel ils évoluent.
Ils ne tiennent qu’à leur liberté.
Pour eux, adhérer à la vie de groupe est synonyme d’appartenance à ce groupe.
Et pour vivre pleinement cette liberté, ils préfèrent se retirer et rester dans la rue.
Les atteintes aux liens sont douloureuses et pour arrêter cette douleur, cette souffrance psychique, les enfants peuvent se diriger vers la rue.
A la lumière des éléments présentés précédemment, à la question fondamentale : « pourquoi y a-t-il des enfants qui vivent dans la rue ? », nous avons posé l’hypothèse suivante : à un tournant décisif de leur vie, une rupture s’est mal opérée.
Nous avons distingué deux types de rupture : la rupture ordre que nous appelons aussi rupture voie, et la rupture désordre.
La rupture ordre, la rupture voie ordonne à la vie, à la liberté, à l’autonomie, et à la responsabilité.
La rupture désordre est cette rupture qui brise les liens fondamentaux de l’individu avec sa famille,  son environnement et sa société.
Elle est désordre dans la mesure où elle livre l’individu à la vie redoutable et ardue de la rue.
Cette rupture désordre peut s’établir dans le champ des quatre liens fondamentaux présentés ci-dessus.

A voir ici: le documentaire fait par Canal + sur cet homme à la mission exceptionnelle.

Les commentaires sont fermés.