Colette Dispa : deux mois de présence et de soutien auprès de l’équipe du Centre d’Accueil de Jour

En octobre 2009, je participe à un voyage d’études au Bénin, organisé par la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale. Ce voyage a principalement pour objectif de faire découvrir le travail et les activités de l’association « Terres Rouges » sur place. Nous rejoignons les quatre psychologues de la toute jeune équipe mobile pour 10 jours de découvertes partagées. Trois temps particulièrement forts sont à relever.

Tout d’abord, le congrès international « Mythes et Illusions » à Parakou, mobile du voyage. Ce congrès est un réel partage d’expériences et non l’apport d’une vision unilatérale de la psychiatrie occidentale.

Ensuite, avec un éducateur, nous sillonnons une partie du marché de Cotonou, à la rencontre d’enfants et d’adolescents vivant dans la rue.

Enfin, ce voyage est aussi l’occasion d’inaugurer officiellement les locaux de « Terres Rouges » en présence de l’équipe béninoise au complet, des représentants des différents partenaires et des fondateurs belges, mais également de participer activement à un temps de formation rassemblant les travailleurs de Terres Rouges et des travailleurs d’équipes éducatives avec lesquels ils collaborent au quotidien dans la prise en charge des enfants des rues.

À moins d’une année de la retraite, je pressentais une possibilité de donner de mon temps, de découvrir davantage le travail de l’équipe, de partager mes compétences acquises tout au long de ma carrière d’assistante sociale, directrice fondatrice d’un service d’Aide en Milieu Ouvert. Une formation complémentaire en conception et gestion de projets sociaux, une qualification en travail psychosocial en santé mentale avec un stage en Centre hospitalier psychiatrique dans une unité pour adolescents m’avaient permis de terminer ma carrière dans un Centre de santé mentale à Bruxelles.

J’adhère à l’identité professionnelle de « Terres Rouges », à savoir venir en appui aux équipes locales dans leur travail avec les jeunes des rues, potentiellement en danger. Le travail avec les adolescents en situation difficile,…c’est mon truc !

En août 2011, je retourne à Cotonou pour une période de six semaines de travail au sein du Centre d’accueil de Jour ouvert depuis le mois d’avril. Des rencontres amorcées, d’autres déjà plus construites, des collaborations naissantes, des projets en perspectives m’ont incitée à y retourner afin de poursuivre le travail avec cette équipe.

Je suis envoyée en mission de formation et d‘appui auprès de l’équipe du CAJ (Centre d’Accueil de Jour).  À la mi-octobre 2012, je m’envole à nouveau vers Cotonou pour 9 semaines. À mon arrivée au Centre, mon impression de dispersion est forte tant les nouveaux lieux d’implantation du centre sont vastes. Ces locaux sont investis par le CAJ depuis juillet 2012, venant de Didjé où ceux que j’avais connus en 2011 étaient plus petits et plus cadrant. À mon grand étonnement, je retrouve presque tous les prénoms des enfants que j’ai connus un an auparavant. Ils sont beaucoup plus nombreux à fréquenter le centre. Au fil des jours, j’observe que ces lieux sont bien occupés, donnent des repères dans l’espace et dans le temps. Les bureaux de la partie administrative sont séparés des espaces réservés aux enfants. Tous les matins, je passe saluer l’incontournable Alvine, responsable administrative de ‘‘ Terres Rouges ’’.

Dans la salle polyvalente se déroulent diverses activités : dessin, chant, danse, jeux de société… ainsi que l’infirmerie : j’y ai aussi soigné des plaies, beaucoup de blessures. Des moments forts liés à l’informel ont permis de tisser des liens de confidences.

À l’extérieur, je découvre un lieu pour les groupes de paroles, sous un arbre. Lieu et temps importants rythmant la semaine, où les jeunes peuvent dire « je suis là, ce que je dis, ce que je pense est pris en compte, j’existe. » Ces temps de paroles et d’échanges, de gestion du groupe,  de répartition des tâches, de l’entretien des lieux de vie, du temps de douche et de lessive permettent d‘installer un cadre particulièrement contenant pour ces enfants. Ces multiples repères leur permettent de se structurer, rendant la vie de groupe possible. La mise en mots se substitue petit à petit aux passages à l’acte pour ces jeunes parfois violents et peut les mener à (re)trouver une certaine forme de plaisir socialisé acceptable ; exister au sein du groupe, y prendre une place, repérer ses compétences grâce, non seulement à la qualité d’écoute d‘une équipe attentive, mais aussi à la qualité d’encadrement des éducateurs et des psychologues. En l’espace d’un an, je retrouve des enfants transformés, ayant abandonné des comportements destructeurs pour s’inscrire dans la créativité. Même en deux mois, j’observe du changement dans les comportements.

Par exemple, ils demandent à « être mieux instruits sur la sexualité et les dangers de la toxicomanie ». Leur demande est accueillie favorablement lors des réunions communautaires, à la suite de desquelles trois séances sont consacrées à la sexualité (leur premier choix). Ils sont nombreux à participer (20 à 25). Certains adolescents abordent ce sujet sans tabou, dans la simplicité. Leurs questions sont précises et concrètes. Le ton est donné par les deux animateurs qui ont minutieusement préparé ce thème, ils sont soutenus par les autres membres de l’équipe.

C’est à partir de leurs demandes et avec ces jeunes que les projets sont élaborés et réalisés : autre exemple, leur demande de peindre et décorer la palissade de béton clôturant l’Institution qu’ils trouvent sale et grise. Avec enthousiasme, ils se mettent au travail, appliquent les deux couches de bleu nécessaires en une journée, sous un soleil brûlant. Des sujets représentant la vie du Centre sont dessinés sur papier afin de les reproduire sur le mur. Chacun y va de son coup de pinceau. Le résultat est surprenant, il fait la fierté des gamins. L’inconscient les a bien guidés : d’abord le chataman (chercheur de fer, moyen pour se nourrir) se dirigeant vers « Terres Rouges » ; ensuite, la deuxième dalle est illustrée par le foot, activité hebdomadaire ; puis la musique, les percussions, et enfin le groupe de paroles sous l’arbre. Ils demandent le respect de leurs réalisations. Ils décident de jouer au foot à l’arrière des bâtiments pour préserver leurs peintures.

Ce qui importe dans ces projets, c’est le processus, les échanges et les confidences de ces jeunes tout en travaillant. La responsabilité du mélange des peintures est donnée au plus dissipé : il respecte les consignes, se concentre, dose le pigment sous le regard attentif de tous. La mise en confiance de celui qui n’a jamais tenu un pinceau dans les mains et qui, sous le regard confiant de l’adulte, ose y mettre sa touche. Et la relation change, le comportement change ; même s’il est maladroit au début, il arrive à peindre des fleurs. Alors naît un sourire de fierté, il me regarde en disant : « C’est la première fois ». Une rencontre… dans les jours qui suivent,  il m’interpelle et raconte la rue.

De belles rencontres naissent progressivement, parfois même à partir d’un conflit. Un jeune, lors d’un mouvement de violence non contrôlé, fait valser un objet par terre. Quand je lui demande de le ramasser, il me répond : « C’est pas moi ! ». Insultes, refus de parler et évitement se prolongent pendant plusieurs jours. Sa résistance tombe lorsqu’une conversation orientée sur l’aviation l’intéresse : il me pose spontanément une question. Surpris que je lui réponde, il demande à me parler un peu plus tard. Il me confie son embarras : il a volé un portable et l’a vendu et la recette a été partagée avec son complice. Il me demande de l’aider à payer sa dette. Prendre ce garçon dans toute sa dignité, ce qui implique tout un travail de responsabilisation, sans le réduire à ses actes. La nécessité de la réparation. Lui permettre de prendre distance avec ses comportements. Sa fierté lorsqu’il aura apuré sa dette, sans mon aide pour payer, mais avec mon soutien. Ceci se fait bien sûr en plusieurs étapes. Il se redresse, la confiance se tisse. Le lendemain matin, il vient me saluer en me tenant le bras, le visage ouvert. Dans la semaine qui suit, il vient me dire qu’il veut faire un apprentissage en sculpture :

« Quand j’ai un morceau de bois, je le taille et je peux en faire aussi quelque chose de beau ! ». Mon départ approchant, je l’oriente à faire une demande à Marlène, une psychologue du Centre.

Un autre garçon que je retrouve cette année. Un an avant, notre relation s’était construite à partir d’une inversion, il était devenu l’aidant, j’étais l’aidée. Suite à un petit accident, il avait proposé de m’accompagner au dispensaire. Sur le chemin, la conversation s’était liée, au retour il parlait davantage. Finalement, il avait participé au projet, préparé la fête avant mon départ… Il était fier de présenter le gâteau réalisé avec un autre garçon. À mon retour en 2012, il m’interpelle souvent pour jouer aux dames, pour m’offrir de petits cadeaux réalisés par lui-même. Il me remet un message avant mon départ dans une enveloppe d’une série de six de plus en plus petites, dans la dernière, juste son prénom.

Les réunions institutionnelles mensuelles avec les trois équipes – Equipe mobile, CAJ et DdN (Dortoir de Nuit) – sont consacrées au travail sur les thèmes de la punition, de la sanction et de l’exclusion. Le coordonnateur de « Terres Rouges » Bénin m’avait demandé de les aider à y réfléchir. Lors d’une réunion de préparation, le responsable du CAJ propose de travailler à partir du film « Les Choristes » réalisé par Christophe Barratier. Dans ce film, deux attitudes éducatives sont opposées : l’une propose « action, réaction », l’autre inculque les règles du vivre ensemble au fur et à mesure de la construction du projet : la chorale. Il est un modèle d’éducateur. La différence entre la punition et la sanction est bien discernée. L’exemple de l’exclusion dans ce film mène à un comportement extrême. La deuxième journée est consacrée à la réflexion à partir d’une situation vécue à « Terres Rouges » présentant des divergences quant à la sanction et à l’exclusion. Les concepts « punition » et « sanction » ont été redéfinis. L’exclusion n’est pas une solution, car elle engendre une escalade de la violence, constatent les intervenants. Restent des questions : comment marquer le coup ?

Ce qui me marque, ce sont les talents de chacun. Mais comment les faire émerger ? Les qualités artistiques ne manquent pas. Mais pour pouvoir les exprimer, le matériel fait défaut. Certains s’intéressent au cirque, d‘autres à la magie, d’autres encore à l’apprentissage du français, au dessin, à la peinture, au bricolage, au chant, à la danse, etc.  Il y a lieu de les aider à développer leurs potentialités, à mettre au grand jour ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes dans des projets même si leur premier souci est la recherche de ressources pour se procurer à manger.

Leur intelligence, leur curiosité sur le monde est entendue par l’une des psychologues qui a compris la nécessité de leur permettre d’ouvrir leurs horizons.

J’ai collaboré avec des professionnels qui ont un réel souci d’aider ces jeunes se questionnant sur leur avenir. Il y a parfois des difficultés. Ces trois équipes ont des ressources, un potentiel, elles ont le talent de se remettre en question, d’améliorer leurs pratiques. Les moments de partage, d’échange, de réflexion clinique m’ont enrichie. Mon rôle, c’est d’être là tout simplement, réfléchir avec eux, à l’écoute dans le partage de nos pratiques.

Nous nous sommes dit au revoir en passant la dernière journée à la plage, à la grande joie des 32 enfants présents. Tout le personnel était là. Je ne peux que les remercier pour avoir contribué à la réussite de cette journée qui reste gravée à jamais dans ma mémoire. Je les remercie pour la confiance, et pour tout ce qu’ils m’ont donné d’eux-mêmes. Quand on m’a demandé d’écrire pour témoigner, dire ce que j’ai fait, j’ai pensé « je n’ai rien fait, j’étais là, présente avec les jeunes, avec les professionnels, tout simplement ». À leur demande, j’ai promis d’y retourner cette année afin de poursuivre le partage. L’administrateur délégué m’a demandé d’aider à la  supervision de l’équipe du dortoir.

Colette Dispa

Assistante Sociale à la retraite, membre de Terres Rouges.

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