L’enfant Talibé : plus tout à fait enfant ?

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J’ai commencé mon expérience à Terres Rouges, à Saint-Louis au Sénégal, en septembre 2016. 

Une question qui m’a touchée en vivant ici est celle de l’enfance, en particulier les enfants talibés. A priori, un enfant, c’est un être qui n’est pas encore adolescent, ou du moins, pas adulte. Cela implique que son identité ne s’est pas encore construite, et son psychisme n’est pas encore arrivé à une certaine maturité. Il est en pleine formation de la vie. L’adulte a une responsabilité envers l’enfant ; il est censé le guider, tout en ne perdant pas de vue l’impact qu’il aura sur lui. Terres Rouges a, depuis presque 10 ans maintenant, perçu cette vulnérabilité propre à l’enfant. Il n’est évidemment pas que vulnérable, car il est également riche de ressources… Mais l’enfant a besoin d’une sécurité et de repères pour pouvoir se construire, et prendre une place dans le monde.

Les théories en psychologie attestent de cette place prépondérante qu’a la période de l’enfance dans la vie de tout un chacun. Ainsi, chaque enfant – selon l’intensité subjective du traumatisme, ainsi que selon son taux de résilience – est plus ou moins marqué par ce qui lui arrive. Le danger est que cela se fige, se cristallise et que les traumatismes restent ancrés. Partout, des enfants affrontent certaines épreuves. Mais la particularité, au Sénégal, est que l’on retrouve des enfants talibés dans les rues. Cela n’échappe à personne, et j’ai moi-même été marquée par ce phénomène. Où que l’on aille, on voit des enfants, pieds nus, extrêmement sales et mendiant quelques pièces.

Ces enfants sont des talibés provenant de différents Daaras de Saint-Louis. Un Daara est un centre d’éducation religieuse. Les enfants peuvent y venir pour apprendre le coran, tout en vivant dans leurs familles. Dans certains cas, la famille choisit de placer l’enfant dans le Daara afin qu’il ait une éducation complète ; éducation à la vie et éducation religieuse. Cela signifie que l’enfant y vit, s’y sociabilise, en plus de bénéficier de cet enseignement. Une fois son apprentissage terminé, l’enfant revient au sein de la famille.

Au départ, ce système avait surtout lieu dans les villages : le Daara se trouvait au sein du village et les enfants y étaient confiés au Marabout, c’est-à-dire le maitre coranique. Ils participaient ainsi au bon fonctionnement du Daara, en y effectuant des tâches, en travaillant dans les champs, en offrant leurs services aux autres, tout cela dans une optique de dévouement à l’autre. Suite à la dévaluation du franc CFA, les villages sont devenus bien plus pauvres et l’enseignement coranique y devenait difficile, car les marabouts n’avaient plus l’argent nécessaire au bon fonctionnement du Daara. Ils ont donc dû, pour la grande majorité, quitter les villages et migrer vers les villes. La vie n’y est évidemment pas la même et donc les tâches qu’effectuaient les enfants ont été remplacées – dans la maison ainsi que dans les champs – par la mendicité afin que le marabout ait toujours de quoi faire vivre le Daara. Cela leur apprend toujours à faire preuve d’humilité et servir l’autre, car ils sont souvent amenés à faire des petits travaux pour la population en échange d’un peu de monnaie.

Une dérive malheureuse de ce système traditionnel est que certains marabouts en profitent pour en tirer un bénéfice. Pour ceux-ci, l’enseignement du Coran n’est plus une priorité, mais c’est plutôt le profit qui les pousse à créer un Daara. Ils envoient donc les enfants mendier et les maltraitent : dénutrition, manque de soins, violences physiques et morales, etc. Cela les place évidemment dans une situation très dangereuse car ils mettent en péril leur santé physique comme mentale, alors qu’il s’agit d’enfants confiés par les familles.

Dans leur rapport à l’Autre, les talibés sont généralement fuyants, ils ne cherchent pas le contact avec l’adulte, sauf pour mendier. Je l’ai plus que jamais constaté lors de maraudes de soins infirmiers : les enfants talibés, que ce soit par le regard ou la parole, évitent tout échange. Probablement trop habitués à être négligés, ils ne font plus la moindre tentative, et se défendent à l’avance du rejet de l’autre. Le lien se tisse alors pas à pas, avec l’habitude, en leur laissant entrevoir notre attention et notre préoccupation pour eux.

J’ai eu l’occasion, pendant plusieurs mois, d’effectuer des maraudes avec l’un de nos partenaires, qui avaient pour but d’offrir aux talibés les soins infirmiers dont ils ont besoin. Ces enfants, surtout les plus grands, ont des comportements très violents entre eux, et les grands talibés, qui ont un rôle d’encadrement des plus jeunes, peuvent être maltraitants. Ils ont donc de nombreuses plaies, qui ne sont pas soignées au Daara. Ainsi, les talibés ont des plaies qui s’infectent et cela peut aller très loin.

Nous appelons cela les maraudes car nous circulons à travers les différentes rues pour repérer les enfants qui pourraient avoir besoin de nous, tout comme eux peuvent nous repérer. Avec

Issa, infirmier dans l’une de nos structures partenaires, la Liane, nous déplions table, tabourets et matériel pour soigner les talibés. Issa se charge de désinfecter, soigner, panser, tandis que je crée un contact avec les enfants, et je note leur nom et la raison pour laquelle ils ont été soignés. Le fait de noter leurs noms nous permet de faire un suivi hebdomadaire des soins, mais également de les connaître petit à petit.

Lors des premières maraudes, il y avait une nécessité d’interpeller les talibés sur la route, leur expliquer ce que nous faisions. Ils n’étaient alors que quelques-uns à être présents, et nous avons, dès le début, constaté des cas de gale assez avancés, et, très souvent, des plaies aux pieds donnant lieu à des infections sévères. Ensuite, chaque semaine, les talibés étaient de plus en plus nombreux. Bien souvent, ils repèrent entre eux les blessures des autres et nous les signalent, mais rarement pour eux-mêmes. Cela prend une allure de jeu dans lequel chacun cache ses propres plaies, ou du moins, ne les montre pas, mais a toutefois remarqué qu’un des autres enfants a une blessure qui nécessite d’urgence un soin adapté. Cela laisse penser que leur propre corps a perdu de sa valeur, mais que leurs camarades doivent tout de même être préservés.

Le fait que nous passions par une attention portée à leur corps, eux qui n’ont parfois d’autre choix que de le délaisser, le négliger, permet de créer un lien particulier. Nous les connaissons, nous suivons l’évolution de leur santé, et nous les encourageons à être attentifs aux atteintes à leur corps. De cette manière, il ne s’agit plus d’un corps laissé à l’abandon, mais d’un corps dont il faut prendre soin et qui est lié à la personne. Nous constatons, au fil des semaines, qu’ils sont bien plus attentifs à chaque plaie, et que cela prend un sens d’être soigné.

Nous créons ainsi des liens avec ces enfants, mais nous pouvons aussi observer les liens qui existent entre eux. En effet, les talibés ne peuvent compter que les uns sur les autres lorsqu’ils sont dans la rue ; ils sont loin de leurs familles et de tout ce qu’ils connaissent, car ils sont rarement originaires de Saint-Louis.

Ils sont souvent très souriants, mais sur la défensive dès que l’on tente un échange qui va au-delà de leur demande ; ainsi, ils dévoilent peu, et ce, même dans le registre du non-verbal. Il est donc difficile de les mettre en confiance. Les talibés ont une place à part dans la société car ils ne sont presque plus considérés comme des enfants ; ils effectuent des petits travaux pénibles pour lesquels ils sont maigrement rémunérés. A force d’être perçus différemment des enfants de leur âge, eux-mêmes n’agissent plus comme tels.

En effet, les talibés en viennent à ne plus se comporter comme des enfants, à ne plus chercher de lien avec l’autre et à négliger totalement leur corps, au point de ne plus ressentir la douleur d’une infection grave, par exemple. Ils développent des défenses très nettes qui rendent notre travail d’autant plus difficile, car il ne suffit pas de faire un jeu, de discuter, comme cela pourrait être le cas avec d’autres. La mise en confiance prend d’autant plus de temps et ces enfants ont besoin d’un accompagnement particulier. Nous devons être patients pour que ces enfants, qui vivent de nombreux traumatismes, nous dévoilent une petite part de ce qu’ils vivent.

Cet aspect de mon travail m’a particulièrement touchée car il ne s’arrête justement pas au cadre de travail ; les talibés sont dans le quotidien de tous. Terres Rouges, entre autres nombreuses missions, se doit de prendre ce temps pour les aider et les accompagner. Via nos interventions dans des centres pour enfants, ainsi qu’au sein de notre centre, le CAAP, nous tentons de leur redonner une place. Cette tâche comprend un aspect clinique, qui nous permet d’être attentifs à leurs défenses et à la manière dont elle se mettent en place, mais également un aspect d’accompagnement, c’est-à-dire que nous sommes présents, et nous faisons en sorte qu’ils soient entendus et retrouvent un peu de ce que tous les enfants devraient vivre. Bien que ce travail soit difficile et prenne du temps, je constate chaque jour ce que nous apportons à certains de ces enfants, en leur permettant d’avoir un rôle autre que celui de talibé.

Barbara Potten, Psychologue clinicienne

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