Pourquoi Terres Rouges ?

En Afrique de l’Ouest, et il en va ainsi dans tout le continent, les diverses fondations, mouvements, œuvres caritatives en direction des plus vulnérables des mineurs ne manquent pas.  Souvent les humanitaires se laissent aller à des rêveries : compenser en lui imposant des modèles occidentaux de soin et d’assistance tout ce dont l’Afrique leur semble manquer. Or, en Afrique, comme ailleurs, nous sommes terre à terre avec des réalités complexes d’une nature autant culturelle que politique et sociale. Ce n’est pas seulement de l’apathie, de l’agitation ou du désordre que nous rencontrons, mais la frêle et pourtant insistante architecture de systèmes de valeurs, d’affiliations, de dettes et de croyance, systèmes parfois opposés,  qui vivent comme en agrégat nerveux sur le même sol ou sous le même toit.

Les difficultés de diagnostic et d’intervention s’intensifient également à mesure que les violences politiques et les délitements des systèmes de solidarité économique traditionnelle dispersent les liens et parcellisent la vie quotidienne. Le collectif  se dilapide, le singulier erre.

Des enfants et des adolescents errent, des jeunes femmes aussi qui deviennent mères avant que d’être femme et vivent dans la précarité, des bébés naissent dans la rue.

Une assistance s’impose, et porter secours à  cette jeunesse à l’abandon concerne chacun.

Mais à considérer et ce qui est possible et ce que nous sommes en droit d’espérer d’action d’assistance et d’accompagnement, très vite un constat s’impose : les bons sentiments ne suffisent pas. Et les grossières analyses qui ne voient dans les jeunes personnes les plus vulnérables et les plus souffrantes que des victimes ou des héros de la résilience non seulement ne suffisent-elles pas, mais, pire encore, les voit-on rapidement invalider toute action fondée en raison.

S’il n’est alors plus question d’un abord reposant sur une compassion impérialiste, encore faut-il, car là est l’urgence, définir les principes qui guident utilement les actions d’aide, d’assistance, d’écoute et de soin des casses psychiques, actions auxquelles Terres Rouges se consacrent avec succès depuis quelques années.

Ces principes quels sont-ils ?

Dans un premier temps, nous considérons que nous n’avons pas affaire à des « sujets sans » réduits « à la vie nue ». Il y a dans l’exclusion un savoir-faire des exclus, ils manifestent une façon de composer avec le corps, l’espace, le temps et le langage, avec la présence d’autrui qui doit être repérée et analysée. L’errance n’est pas sans rigueur.  A entendre cette rigueur, toutefois, nous ne saurions l’idéaliser, certaines logiques des retraits psychiques et sociaux coûtent physiquement et psychiquement chers à qui s’y adonne. Il convient de retresser du lien, sans proposer de grands projets d’insertion ou de logements d’abord, grands projets qui indiffèrent ou même inquiètent lourdement ceux qui se sont paradoxalement logés dans l’exclusion.

Ensuite, nous devons rompre avec toute logique salvatrice. Les enfants des rues ne sont pas un marché pour des ONG en lutte, ou, du moins, de devraient-ils pas l’être. Terres Rouges, en ce sens, a su prendre place dans un  maillage avec d’autres associations de droit commun œuvrant avec les mineurs en danger dans la rue et elle leur propose des partenariats d’action et de formation.

Il manquait, il est vrai, à Cotonou un savoir clinique structuré portant sur le coût psychique de l’exclusion et les particularités de la vie psychique des enfants et des adolescents en errance. Plus que de créer une équipe d’intervention de plus, fallait-il d’abord, prendre la mesure de ce qui était déjà là, en termes d’équipes, de projets, de moyens et d’idéologies d’action. Ce fut la première tâche que se donna Terres Rouges, sa première et principale modalité d’intervention à Cotonou.  Soutenir et conseiller les professionnels et avec eux créer du lien, accompagner ces éducateurs qui se déplacent dans les lieux qu’affectionnent ou hantent les mineurs en déshérence, dont surtout les marchés.

Apprécions maintenant l’essor que Terres Rouges connaît ; qu’on examine pour cela le nombre et la qualité de son personnel, son lien fécond avec la pédopsychiatrie, l’extension de son offre, on sera convaincu de son bien fondé et de son utilité. Le pathos humanitaire ici n’est pas de mise. Il faut le dire :  c’est bien parce que, dès son départ, dès avant même de sa mise en route effective, Terres Rouges avait su fonder en raison les principes et les méthodes de sa politique qu’elle connaît maintenant une expansion méritée, un succès sans arrogance, une audience respectée.

Olivier Douville (Psychanalyste et anthropologue)

A lire :
O. Douville et al. Cliniques Psychanalytiques de l’exclusion, Paris, Dunod, 2012
O. Douville : « De l’errance  dans la ville moderne : perspectives cliniques et anthropologiques », in Quels toits pour soigner les personnes souffrant de troubles psychotiques , (sous la dir. de M. Sassolas), Toulouse, Eres, 2012 : 167-185,2012
J. Furtos Les cliniques de la précarité, contexte social, psychopathologique, dispositifs  Congrès de Psychiatrie et de Neurologie de Langue Française, Masson, 2008

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